La permaculture est souvent perçue comme une pratique agricole. Pourtant, c’est bien plus. Les deux piliers éthiques, « Prendre soin des hommes » et « Partager équitablement », nous placent nous, êtres humains, au centre de cette philosophie. C’est pourquoi je m’appuie sur la permaculture pour de nombreuses décisions : pour mon potager, bien sûr, mais aussi pour travailler mes relations et même, pour repenser ma relation aux objets du quotidien, à l’image du smartphone.
C’est cette grille de lecture qui m’a guidée ces dernières semaines dans ma réflexion sur mon usage du smartphone : mes besoins, mes faiblesses, et les interdépendances complexes qu’il crée avec d’autres facettes de ma vie. Alors, j’ai envie de partager ce parallèle avec vous. Parce que, finalement, faire pousser un jardin ou designer une vie plus sobre, c’est un peu la même histoire.
Les trois piliers : une boussole pour mon choix numérique
Prendre soin de la Terre
Limiter ma dépendance au smartphone, ce n’est pas seulement une question d’attention ou de temps d’écran. C’est aussi une manière concrète de réduire l’extraction des minerais rares, la consommation d’énergie et les déchets électroniques.
Chaque appareil évité, prolongé ou choisi reconditionné, est une petite victoire.
J’ai vraiment senti ce pilier m’accompagner dans mon refus d’acheter un smartphone neuf et dernier cri et pour ne pas succomber au chant des sirènes du marketing.
Prendre soin des personnes
Ce pilier est celui qui m’a fait dire : je veux un téléphone, oui… mais pas un téléphone qui gère ma vie à ma place !
En réduisant l’emprise du numérique, je me rends compte que je prends soin de moi : moins de fatigue, moins d’alertes, moins de dispersion.
Et je prends aussi soin de mes proches. Je redeviens plus disponible, plus présente.
Et à plus grande échelle, c’est une façon de lutter et de refuser les terribles conditions de travail dans les mines et les usines, et notamment le travail des enfants.
Partager équitablement
C’est ce pilier qui m’invite à donner ce qui peut servir, à m’orienter vers la réparation et le reconditionné, ou encore à transmettre mon ancien smartphone à ma fille.
Il m’invite aussi à partager mes essais, mes erreurs et mes solutions, même quand je « craque ». Le partage ne se limite pas aux biens matériels ou consommables.
Et parce qu’une sobriété numérique vraiment durable, ça se construit ensemble, non ?
Les principes de conception : ma réflexion pas à pas
J’ai relu les principes un par un, et beaucoup se sont révélés précieux. Voici ceux qui ont été les plus percutants et pertinents dans ma démarche.
Observer et interagir
C’est vraiment le point de départ. Avant de toucher à quoi que ce soit, j’ai simplement pris le temps d’observer mes usages. Je me suis posé toutes les questions possibles :
Pourquoi j’ouvre mon téléphone ? Pour quoi faire exactement ? Qu’est-ce qui est un vrai besoin, et qu’est-ce qui relève juste de l’envie ou de l’impulsion ? Combien de temps j’y passe ?
Ce simple exercice m’a permis de réaliser que 80 % de mon temps d’écran était capté par seulement 20 % de mes applications… et qu’aucune n’était vraiment essentielle.
Instagram, notamment, avait pris une place énorme : du temps sur l’écran, oui, mais aussi du temps mental en dehors.
Je pensais “faire une pause” en y allant, mais en réalité ça me vidait plus que ça ne me nourrissait. Cette étape d’observation a été le déclic : tant qu’on n’a pas mis les choses à plat, difficile de reprendre le contrôle. Je raconte cette étape ici.
Appliquer l’auto-régulation et accepter les rétroactions
C’est reconnaître que la tentation et la dispersion existeront toujours : que certaines applications me capturent littéralement, que certaines habitudes sont ancrée et que je dois m’ajuster régulièrement pour rester alignée. Accepter les « craquages » occasionnels, puis analyser la cause pour ajuster durablement les paramètres du téléphone, plutôt que de se blâmer.
Valoriser les ressources renouvelables et refuser le gaspillage
L’économie circulaire est centrale dans ce principe. Refuser l’obsolescence, c’est faire volontairement des choix sous contrainte, la contrainte étant simplement l’épuisement des ressources planétaires. Le reconditionné, la seconde main et la réparation doivent être sérieusement envisagés pour éviter de renouveler par du neuf.
Et même le don d’appareils pour qu’ils soient démontés dans des ateliers d’éducation populaire est une autre façon de prolonger leur utilité : il s’agit de faire d’un déchet une nouvelle ressource !
Produire peu de déchets
Moins d’achats, moins de remplacements moins de production et donc moins de nouveaux déchets. C’est fou comme ce principe m’a ramenée à l’essentiel : réduire l’achat compulsif d’appareils et recycler en fin de vie ceux existants est très efficace. Je ne vais pas m’étendre sur ce principe, je pense qu’il est évident.
Concevoir des solutions petites et lentes
Commencer par de petites étapes comme désactiver les notifications ou mettre le teléphone hors de la chambre, plutôt que tout changer d’un coup.
Ce fut ma grande leçon de permaculture appliquée. Passer brutalement d’un usage multifonction à un téléphone basique du type dumbphone aurait été un changement trop brutal, un « coup de bêche » trop violent dans mes habitudes et celles de ma famille. Le principe des solutions petites et lentes m’a fait comprendre que la véritable sobriété n’était pas la suppression, mais l’adaptation. J’ai donc choisi de ne garder qu’un outil multifonction, mais en en bridant l’usage.
Intégrer plutôt que séparer
Le même objet peut me connecter à mes proches, faciliter mes déplacements, me rendre service dans ma vie quotidienne ou me happer, me disperser, me décentrer de mes intentions. La différence se joue dans l’usage, pas dans l’objet.
C’est exactement ce qui a guidé ma décision finale : garder l’appareil, mais en l’intégrant consciemment dans mon système de vie, plutôt que de le subir. En l’intégrant avec intention, et non en me laissant entraîner, je transforme un outil potentiellement envahissant en un allié ponctuel.
Utiliser et valoriser la diversité
Ne pas oublier qu’il existe d’autres solutions, d’autres manières de faire qui sont parfois plus adaptées à notre besoin. Privilégier une diversité d’outils : rouvrir un livre papier, utiliser un carnet, une montre, un appareil photo, demander son chemin, au lieu de sortir Google Maps, téléphoner au lieux d’enregistrer des messages vocaux, se rencontrer en vrai !
Ce principe apporte un souffle d’air frais.
Valoriser les marges
Ce principe agit comme un rappel précieux. Les zones “entre-deux”, moment « on line » et moments off ne sont pas un manque. Ce sont de vraies ressources. J’ai commencé à créer volontairement ces marges :
des soirées et des balades sans regarder son téléphone, des matinées sans notifications…
Et là, j’ai eu le plaisir de retrouver des sensations oubliées : l’ennui fertile, l’attention, la créativité, la lenteur. Ce sont des micro-zones où mon esprit respire et où d’autres formes de présence réapparaissent.
Ces moments “hors-ligne” ne sont pas un retrait du monde, mais plutôt un élargissement de mes possibles. C’est une marge où quelque chose peut pousser.
Les 7 pétales de la fleur : le numérique touche à tout
En faisant l’exercice, je me suis rendue compte que ma réflexion s’inscrit dans presque toutes les branches de la fleur de la permaculture. C’est-à-dire dans tous ses champs d’application.
- Soins à la Terre : réduire la pollution liée au numérique, préserver les ressources.
- Santé & bien-être : retrouver du calme et un meilleur sommeil, prendre soin de ma relation avec mes proches.
- Outils & technologies : choisir des appareils réparables, reconditionnés, de fabrication éthique
- Habitat : créer des zones déconnectées à la maison.
- Finances & économie : faire des choix durables, éviter l’achat neuf.
- Culture & éducation : parler aux enfants de nos usages, montrer l’exemple, partager mon expérience.
- Foncier & gouvernance : reprendre la main sur nos données et nos usages.
Quand on met tout ça bout à bout… le smartphone devient un terrain d’apprentissage de la permaculture à lui tout seul.
Le design : justifier le choix avec OBREDIM
En permaculture, le design est une méthode de conception qui consiste à analyser nos besoins, observer notre environnement, puis organiser les éléments entre eux pour que tout fonctionne ensemble, avec le moins d’effort et le plus d’impact positif possible.
Pour structurer ma réflexion, j’ai utilisé l’outil de design OBREDIM. L’appliquer à ma situation m’a permis de clarifier mes besoins, mes contraintes et, finalement, de valider mon choix : garder un smartphone… mais autrement.
Avant tout, il faut rédiger la Raison d’Être. Elle permet d’éclairer le sens de tout le design. Elle doit être brève, inspirante, et contenir l’intention profonde. Voici celle que j’ai formulée pour ce projet :
Repenser ma relation au smartphone pour qu’il cesse d’être une source de distraction et devienne un outil minimaliste, durable et aligné avec mes valeurs, au service de ma qualité de vie et du vivant, dans le respect de mes limites et de celles de la planète.
Et voici mon design :
Observation
J’ai observé mes usages réels : j’ai besoin du GPS (Waze), de mes applications bancaires et de Family Link pour le quotidien. À l’inverse, les réseaux sociaux et autres applications de distraction n’étaient pas nécessaires et accentuaient ma dispersion.
Bordures
Deux limites principales se sont imposées :
– la nécessité d’un support logiciel long pour éviter l’obsolescence programmée.
– un budget restreint,
Ressources & Besoins
J’ai croisé mes besoins (simplicité, fiabilité, sécurité, durabilité) avec les ressources disponibles : smartphones reconditionnés, modèles encore suivis par les mises à jour. C’est là que des modèles Samsung notamment, avec des garanties de mises à jour pendant plus de 5 ans, se sont détachés du lot.
Évaluation
L’évaluation a été claire : passer à un dumbphone m’aurait mise en difficulté — plus de stress, plus de charge mentale, moins de fluidité dans le quotidien. Le problème n’était pas l’outil en lui-même, mais du trop-plein d’applications.
Design
Le design retenu est donc simple : garder un smartphone reconditionné et fiable dans le temps mais en faire un outil strictement utilitaire. C’est ce qui m’a amenée à choisir un Samsung A56 reconditionné “parfait état”. J’explique tout mon cheminement, les critères de sélection et mes galères, dans les articles précédents là et là.
Implémentation
Je l’ai reçu pendant que je rédigeais cet article :
- état impeccable,
- un écran un peu trop grand pour moi — mais c’était un compromis prévu,
- des performances largement au-dessus de mes besoins (je n’en ferai clairement jamais le tour)… mais la garantie d’une bonne longévité.
L’installation est en cours : suppression d’applications installées par défaut (TikTok, boutique amazon…), notifications réduites au minimum, conservation uniquement du nécessaire : téléphone, SMS, GPS, banques, Family Link, domotique (limitée).
Maintien (Maintenance)
Le maintien reposera sur une vigilance douce :
– réévaluation annuelle pour vérifier que mon usage reste aligné avec ma « raison d’être »,
– suivi du temps d’écran,
– ménage régulier des applications si nécessaire,
– prendre soin de mon appareil
Conclusion
Le smartphone est devenu un terrain d’expérimentation pour appliquer les mêmes principes que dans un jardin : observer, limiter les intrants, éviter les déchets, prendre soin de soi et des autres, chercher l’équilibre. J’ai choisi de garder smartphone non pas par faiblesse, mais par un design réfléchi. Il est maintenant le couteau suisse minimaliste qui soutient mon quotidien, plutôt que le trou noir qui absorbe mon temps et mon attention. Et c’est un des plus grands principes de la permaculture : une chose doit remplir plusieurs fonctions !
J’espère que ce parallèle vous aura permis d’appréhender un peu comment la permaculture peut aider à la prise de décision.
C’est la fin de ce défi et de cette série…
…mais certainement pas la fin du chemin. Peut-être que cette exploration t’a aidé·e à mieux comprendre ton propre rapport au numérique, si oui, dis-le moi en commentaire, ça me ferait très plaisir.
Chaque pas compte : une appli supprimée, une notification en moins, un choix plus conscient… tout ça construit peu à peu un usage plus léger, plus juste, plus aligné.
J’ai déjà envie de poursuivre cette démarche pour designer tout mon écosystème numérique, mais j’ai d’autre projet sur lesquels me concentrer.
Si tu as manqué un épisode ou que tu veux relire un point précis, tu peux retrouver l’intégralité des articles de la série depuis cette page : Mon défi : avec ou sans smartphone
Merci d’avoir suivi ce petit voyage avec moi.
On se retrouve très vite pour de nouvelles explorations, toujours guidées par la permaculture et l’envie de vivre autrement, un pas après l’autre.

Quelle jolie surprise cet article ! Je ne m’attendais pas à cela. J’ai adoré le modèle de la fleur et ses 7 pétales ainsi que ta conclusion sur le smartphone : « le couteau suisse minimaliste qui soutient mon quotidien, plutôt que le trou noir qui absorbe mon temps et mon attention. » Merci pour cette dose d’inspiration !
Merci pour ton commentaire Magdalena. Je suis contente que cet article t’inspire. Chaque pétale de la fleur est un champ d’application possible de la permaculture. Que dirais-tu de l’appliquer à ta spécialité : l’organisation ? 🙂
J’adore les 7 pétales de ta fleur. Elles m’ont plongé dans une longue réflexion sur mon propre usage. Merci pour cela !
Je ne connaissais pas le design en permaculture. Tu viens de m’ouvrir les chakras avec la méthode OBREDIM. J’adore cette approche.
Hâte de partager tout cela avec mon collégien qui se pose beaucoup de questions sur l’exploitation de nos ressources.
Oh ton commentaire me fait bien plaisir.
Cette fleur permet de voir l’étendue des champs d’application de la permaculture. Si elle t’a « parlé », c’est chouette car c’est exactement ce que j’espérais.
Et alors si en plus OBREDIM t’a ouvert les chakras… 😉
On parle aussi de la méthode V-Obredim, le V est pour visualisation et correspond au rêve, à la raison d’être.
C’est chouette si ton ado se pose ces questions. Je suis sûre que ça fera naître de très belles discussions entre vous. Si tu as besoin de ressources, n’hésite pas à me demander.
Super article!
L’idée de « permaculture du smartphone » me parle complètement : soyons plus conscients et responsables dans notre usage numérique.
D’ailleurs, je viens de faire un petit nettoyage de mes applications il y a quelques jours ça fait du bien de défricher un peu !
Merci Mélissa, et surtout bravo pour le ménage! On a le don d’encombrer nos espaces même sur nos appareils! Il y a beaucoup de choses que nous pourrions défricher dans nos vies. Qu’en penses-tu ?